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La compagnie Sisyphe heureux est un espace d’ouverture à la pluralité des formes d’écriture (littéraires, filmiques ou spectaculaires) qui questionnent le monde d’aujourd’hui, et à travers lesquelles l’artiste se place aux côtés du citoyen, pour « porter un regard sur » l’actualité du monde. C’est aussi un lieu de recherche et de débats, où la relation de l’art et de son spectateur, de l’art et de l’amateur, des arts entre eux, peuvent être sans cesse revisités.

Si les « formes » sont autant de partis pris dans l’acte de représenter ou de questionner le monde pour et avec un public, également pluriel, nous pensons que c’est dans leurs frottements que l’on peut le plus justement approcher la genèse de l’acte artistique. C’est donc également un lieu qui questionne les rapports entre danse et musique, espace et temps, corps et texte, nouveaux médias et littérature, dramaturgie et sens politique.

Enfin, c’est un lieu qui sensibilise le public à l’exercice de la liberté artistique, qui n’est autre que le miroir du pouvoir de résistance de l’homme, et à sa responsabilité, qui est celle de toute prise de parole dans l’espace social.

Tout au bout de ce long effort mesuré par l’espace sans ciel et le temps sans profondeur, le but est atteint. Sisyphe regarde alors la pierre dévaler en quelques instants vers ce monde inférieur d’où il faudra la remonter vers les sommets. Il redescend dans la plaine.

C’est pendant ce retour, cette pause, que Sisyphe m’intéresse.

Cette heure qui est comme une respiration et qui revient aussi sûrement que son malheur, cette heure est celle de la conscience. A chacun de ces instants, où il quitte les sommets et s’enfonce peu à peu vers les tanières des dieux, il est supérieur à son destin. Il est plus fort que son rocher.

On ne découvre pas l’absurde sans être tenté d’écrire quelque manuel du bonheur.

Toute la joie silencieuse de Sisyphe est là. Son destin lui appartient. Son rocher est sa chose. De même, l’homme absurde, quand il contemple son tourment, fait taire toutes les idoles.

L’homme absurde dit oui et son effort n’aura plus de cesse. S’il y a un destin personnel, il n’y a point de destinée supérieure ou du moins il n’en est qu’une dont il juge qu’elle est fatale et méprisable. Pour le reste, il se sait le maître de ses jours.

A cet instant subtil où l’homme se retourne sur sa vie, Sisyphe, revenant vers son rocher, contemple cette suite d’actions sans lien qui devient son destin, créé par lui, uni sous le regard de sa mémoire et bientôt scellé par sa mort. Ainsi, persuadé de l’origine tout humaine de tout ce qui est humain, aveugle qui désire voir et qui sait que la nuit n’a pas de fin, il est toujours en marche. Le rocher roule encore.

Je laisse Sisyphe au bas de la montagne ! On retrouve toujours son fardeau. Mais Sisyphe enseigne la fidélité supérieure qui nie les dieux et soulève les rochers. Lui aussi juge que tout est bien. Cet univers désormais sans maître ne lui paraît ni stérile ni fertile. Chacun des grains de cette pierre, chaque éclat minéral de cette montagne pleine de nuit, à lui seul, forme un monde. La lutte elle-même vers les sommets suffit à remplir un cœur d’homme.

Il faut imaginer Sisyphe heureux.

Albert CAMUS